4.1 La crainte du piratage, ne pas reproduire ce qui est arrivé à l’industrie du disque
À la fin des années 1990, l’industrie musicale est confrontée à une rupture technologique brutale :
- Compression des fichiers (MP3).
- Généralisation de l’Internet haut débit.
- Apparition de plateformes d’échange pair-à-pair comme Napster.
Le modèle fondé sur la vente de supports physiques (CD) s’effondre. Entre 1999 et 2014, les revenus mondiaux de la musique enregistrée chutent d’environ 40 %.
Pour les éditeurs, ce précédent constitue un avertissement : un contenu dématérialisé, copiable à coût nul, peut échapper rapidement au contrôle de ses producteurs.
En conséquence, les éditeurs de livres ne se pressent pas pour numériser leur catalogue, les investissements dans le numérique sont limités ainsi que les efforts de standardisation et d’unification des formats.
C’est le Kindle d’Amazon en 2007 qui va commencer à structurer un écosystème technique et commercial stable.
Toujours pour éviter un scénario comparable à celui du disque, les éditeurs adoptent également tôt des systèmes de DRM (Digital Rights Management).
Acteurs principaux :
- Adobe (DRM Adobe ADEPT)
- Amazon (DRM propriétaire Kindle)
Objectifs :
- Empêcher la copie.
- Restreindre le partage.
- Limiter le nombre d’appareils autorisés.
Conséquences :
- Complexification de l’expérience utilisateur.
- Problèmes d’interopérabilité.
- Dépendance accrue aux grandes plateformes.
- Frustration des lecteurs légitimes.
En pénalisant l’usage les DRM constituent un frein à l’adoption du livre numérique par les lecteurs.
Dans la musique ce sont Deezer et Spotify qui ont proposé un très large catalogue associé à un modèle d’abonnement fluide et abordable qui ont réussi à inverser la tendance pour permettre à l’édition musicale de retrouver des niveaux de chiffre d’affaires comparables, voire supérieurs à ceux d’avant la crise du piratage.
4.2 L’importance des libraires dans l’économie du livre et leur opposition au livre numérique
Pour les éditeurs la librairie physique, représente l’essentiel des ventes, garantit l’exposition des nouvelles parutions.
Évoluer vers un modèle numérique fondamentalement différent de celui des librairies traditionnelles revient à fragiliser ces dernières, ce qui a pour conséquence de diminuer la clientèle principale des éditeurs.
Outre l’attachement culturel au pouvoir de prescription des libraires et au réseau dense de librairies symbolisé par le prix unique du livre et, plus récemment, les frais de port minimum sur les expéditions, migrer vers le numérique représente un risque économique trop grand pour l’éditeur. Il pourrait ainsi perdre le lien avec sa principale source de revenus.
4.3 Le positionnement du prix élevé des livres numériques
Conséquence de la volonté des éditeurs de préserver la filière traditionnelle s’appuyant sur le triptyque éditeur-diffuseur-libraire, le prix du livre numérique est élevé (parfois même supérieur à l’édition de poche) pour ne pas risquer de cannibaliser les ventes papier. C’est évidemment un obstacle à l’adoption du numérique par les lecteurs qui perçoivent ce différentiel de prix comme illogique au regard des coûts de production (absence d’impression, de stockage, de transport) qui sont objectivement moindres.
4.4 La TVA
L’harmonisation du taux de TVA pour les livres électroniques avec celui des livres imprimés (5,5 %) en 2012 a mis fin à une période d’incertitude juridique et de contentieux avec l’Union européenne, qui les considérait initialement comme des « services électroniques » soumis au taux normal. La France a ainsi favorisé l’essor du livre numérique en adoptant un taux réduit relativement tôt dans son développement. La TVA n’aura donc constitué qu’un obstacle mineur.
4.5 Pas d’application de lecture universelle et faible interopérabilité
Un ebook acheté sur Amazon ne peut être lu que via l’application Kindle, un ebook acheté sur Kobo nécessite l’application Kobo ou Adobe digital edition. Les plateformes préfèrent contrôler l’expérience utilisateur avec leur propre application et leur propre format. Télécharger, installer et configurer une application de lecture représente une étape souvent perçue comme technique ou fastidieuse et constitue un obstacle. Mais surtout cette fragmentation rend impossible le développement d’une application de lecture universelle capable de lire n’importe quel livre quel que soit sa source.
4.6 La concurrence entre les formats et les modèles économiques
Les éditions numériques peuvent sans doute se cannibaliser entre elles. Par exemple si la part de chiffre d’affaires du livre numérique dans le secteur grand public pratique est très faible, c’est aussi certainement paradoxalement parce que les contenus numériques relevant de ce secteur sont déjà extrêmement nombreux et disponibles gratuitement en ligne. Vendre un livre numérique de cuisine quand vous avez déjà des milliers de recettes, agrémentées d’images et vidéos sur Marmiton ne sera de toute évidence pas facile !
Le succès du web et des réseaux n’est sans doute pas étranger non plus à la difficile pénétration du livre numérique dans les usages.